nécessité. [Gao Xingjian] La Montagne de l'âme
Rudolf Bonvie
* 1947
Lives/works in Lyon + Köln Germany
J’ai pris la route, hier, jalonnée de sols arides, de lacs lointains roses et salés, de détresses humaines, de hauts plateaux aériens, de rencontres blanches, quelle musique !
Plus probable que ma route suive l’asphalte uniforme, les tunnels du métro, les enseignes rouges de Carrefour, le vent azuré sur
le Rhône et les rencontres codifiées.
De passage
- « Il faut être ambitieux
petit, avoir de l’appétit, chaque année une nouvelle merveille, Muraille de chine, Taj Mahal, Pyramide, Mékong,
soit un homme, un géant ! »
L’humanité du nord avait inventé les couettes chaudes, les voitures rapides, la cuisine raffinée et la poésie exquise, avait juste oublié les nattes dures, les charrettes sales, le bol de riz, les armes automatiques, l’analphabétisme…
L’humanité du nord avait consommé de tout sauf de la vie.
Vamos
Je me suis perdue, à l’aveugle, à tâtons, sans pieds, sans savoir d’où viens la douleur du cor compressé dans la botte,
qu’importe, toujours avancer dans la jungle des maux, entre le coup de panique stomacal, l’imbroglio veineux, le cœur en rade, la chair devenue étrangère, sauvage. Le sommeil tranché au hachoir rend le nouveau matin encore plus insupportable.
Du creux viennent les larmes, sans sels, elles mêmes sont vides
Du creux montent les souffles, les plaintes, les cris
C’est le creux qui me digère, infâme mercure, il saccage ma vie.
Place Bellecour, les marronniers sont arrachés, le sol brut, écorché, saigne des petits galets gris tristes comme le ciment,
soleil livide tellement atone, j’ai oublié un gant sur le pavé de pierre glaciale qui m’a servi de banc, décidément rien n’a plus de sens.
Tous mes rêves s’étiolent.
L'idée de ton grand palais à l'hypothèse de tes mains sur mon visage, s'envole comme de la cendre.
Je voudrais m'égarer encore jusqu'aux confins des carnets de route.
Le ventre de Lyon est vide,
abandonné des hommes,
Marché-gare affamé,
gigantisme et prestige passés.
Le labeur toujours pérenne
Portes définivement
closes
les buvettes n'attendent plus
les noceurs
Administration jadis moderne et ambitieuse
Crèmerie, commerce oublié
1961
Nous sommes allés en nuit, dans la grande ville des
lumières.
Les rouges réchauffent les estomacs, vin et chocolat chaud ont bon goût de sourire. Les enfants à la main, s’échappent, s’improvisent découvreurs des
merveilles. Ils savourent le temps.
Ce soir est pour nous, communions chez Paul, Mezzo di pasta, rigolade espiègle sur la place des Terreaux. Partageons l’hôtel de ville, stupéfiés sous la voute d'étincelles, silence.
Nous sommes ballotés sur ce quai inquiétant, bleuté, givré, peuplé de femmes fantômes, dames blanches de lumière, musique envoutante confondue de vent et de flots. La magie nous guide jusqu’aux
limites de la ville, derrière la grande grille, la dernière porte. Le lac s’étend, noir. Puis s’élèvent les brumes, améthystes, émeraudes, glissent les barques aux voiles scintillantes, petites
jonques féériques jaillies des vapeurs qui percutent notre imaginaire. Nuit de rêves.